Franges, bus et rock’n’roll : virée décoiffante avec Théâtre Regal

Un texte de Maude Labrecque-Denis

Vous ne le savez peut-être pas, mais dans les années 50, c’était la belle époque des hôtels à Rouyn-Noranda. Il y avait plein de monde de passage, certains suivant le gold rush, d’autres arrivés de la « grand ville », désireux de faire maison dans ce coin de pays pas mal loin mais pourtant porteur de nombreuses de promesses.

Le FME à l’année

Félix B. Desfossés, féru de musique, d’histoire et de récits rocambolesques, nous raconte : « au centre-ville, presque tous les bâtiments ont déjà été des hôtels. Et les hôtels, c’était pas juste pour accueillir des travailleurs, c’était des bars. Autour de 1958, il y avait 14 hôtels en fonction sur le territoire de Rouyn-Noranda, de Arntfield jusqu’à McWatters. Chacun de ces hôtels avaient des groupes live qui jouaient 7 soirs par semaine, plus le samedi après-midi. C’était le FME à l’année! »

C’est justement ce « FME à l’année » que les membres de Théâtre Regal, groupe rouynnorandien dont Félix fait partie, ont décidé de recréer sous la forme d’une virée en bus pas ordinaire.

Une partie de pêche à l’origine de Rouyn-Noranda

La ballade débutait à la fontaine, qui se trouve en plein sur la limite entre Rouyn et Noranda. Félix racontait la naissance de la ville et l’arrivée d’Edmund Horne, prospecteur à l’origine des premiers développements. Il a pris quelques minutes pour partager une anecdote plutôt savoureuse tirée du livre Noranda de Leslie Roberts : « Edmund Horne a fait plusieurs voyages. Quelques-uns avaient été infructueux, mais il était entêté à penser qu’il y avait quelque chose ici. Lors du retour de son dernier voyage, il prenait le bateau à moteur qui le menait en Ontario, là où il faisait analyser ses échantillons, et ses bagages ont été échappés dans le fond du Lac Témiscamingue. Rendu de l’autre côté, sur la berge ontarienne, il a pêché durant 7 jours pour essayer de récupérer ses bagages. Le 7e jour, il a finalement repêché son sac, et ce sont ces extraits-miniers qui ont révélé le potentiel présent sur le territoire, et convaincu les investisseurs d’embarquer dans le projet. » C’est donc chose dite, la ville de Rouyn-Noranda est née d’une partie de pêche.

Crédit photo: Thomas Dufresne

Vimy Ridge, ou l’underdark de Rouyn-Noranda

La tournée se poursuit dans le quartier Vimy Ridge. Aujourd’hui, c’est un parc et un monument. Ça a l’air bien gentil, mais dans les années 20, c’était le tout premier red light de Rouyn. Félix raconte : « à cette époque-là, à Rouyn, ça brassait pas mal plus que Noranda. Il n’y avait aucun plan d’urbanisme, les gens se sont installés de manière anarchique ici et là. Il y a tout de suite commencé à y avoir du gambling, de la prostitution, de l’alcool illégal, et tout ça se passait dans le même lieu : le quartier Vimy Ridge. Les gens l’avaient appelé comme ça en l’honneur de la bataille de la crête de Vimy, une des plus sanglantes de la première guerre mondiale. Le monde que ça attirait, c’était des prospecteurs, des cowboys; du monde qui arrivaient du Yukon, pis qui suivaient les gold rush.  Il y avait des batailles, du sang, des cris, des coups de fusil… C’était western, mais heavy… »

La tournée des hôtels

Pendant que Félix animait le public avec l’histoire sombre de Rouyn-Noranda, Théâtre Regal s’était installé à la maison Dumulon où ils ont joué quelques chansons, avant de reprendre la virée vers plusieurs lieux mythiques du centre-ville.

C’est dans le stationnement juste à côté du restaurant St-Exupéry que se tenait debout le fameux Théâtre Regal, la toute première salle de spectacles de Rouyn-Noranda. « Ça a été bâti avant les églises! Il y a eu des messes là-dedans, du cinéma, du théâtre, des soirées dansantes… c’était la première salle multi-usages », explique Félix.

Puis, l’autobus s’est rendu à l’Hôtel Radio, ou plutôt à ses vestiges parce qu’encore une fois, c’est devenu un stationnement. Devant mon désarroi, Félix partage cette précision : « ce que ça nous dit à propos de cette époque, c’est que tous ces buildings-là ont été la proie des flammes ou presque, il n’en reste presque plus. » J’accepte l’explication, et on s’entend pour conclure que c’est clairement le courroux de Dieu, pas de doute là-dessus.

N’empêche, l’Hôtel Radio occupe une grande place dans l’histoire de Rouyn-Noranda. Sous cet hôtel se trouvait le restaurant chinois Dick Woo Radio Grill, véritable institution à l’époque. « Il y avait les fêtards qui arrivaient à 3h du matin, d’autres qui venaient déjeuner avant de commencer leur shift de jour à la mine, et d’autres qui finissaient de travailler et qui venaient prendre leur dernier repas de la journée… Un moment donné, dans le restaurant, ils ne savaient plus qui venait dîner, déjeuner ou souper. C’est depuis ce temps-là que les abitibiens commandent des toasts avec leur riz frit au poulet », raconte-t-il.

Ce foisonnement a donné lieu à la naissance de plusieurs groupes musicaux. Pour l’occasion, Théâtre Regal a offert a public son interprétation de Chicken Fried Rice, une mélodie de The Jades, un groupe de rock’n’roll formé de 2 gars de North Bay et de 2 gars de Rouyn qui s’étaient rencontrés là. « La chanson parle du night life de Rouyn. Les paroles, ça dit “quand je sors en ville avec ma blonde, on peut pas aller se coucher tant qu’elle a pas mangé son riz frit au poulet”… et nous on était là, en train de jouer la chanson Chicken fried rice presque dans le sous-sol! »

Finir ça sur la 7e

La tournée s’est terminée sur la 7e rue. Le groupe, tout comme les festivaliers qui avaient pris part à la virée, était ravis. « À chaque spot, il y avait plein de monde qui venait voir. Même la veille, quand on pratiquait, il y avait toujours 3-4 personnes qui venaient écouter, ça a donné lieu à des petits moments super le fun. On est allés finir ça sur la 7e rue, en plein dans le FME. On a joué une vingtaine de minutes là, et on s’est ramassés avec plein de monde qui étaient pas dans la tournée au début. On a fini ça dans la modernité. Tout ça avait tellement de sens, c’était juste parfait. Je le referais n’importe quand! »

« On ne pourra jamais revivre ces années-là. Mais à chaque fois que je parle avec un musicien de l’époque, je me fais raconter des histoires incroyables. Vu que je passe mon temps avec le nez dans les archives, j’ai toujours comme un filtre quand je regarde les buildings, comme si je voyais notre ville en noir et blanc ou en sépia. Je ne veux pas qu’on ait une vision passéiste, mais juste faire comprendre aux gens que c’est cyclique. Certaines générations l’ont vécu comme ça, nous on le vit avec le FME », conclut Félix, avant de nous laisser sur cette citation de Louis Riel.

« Mon peuple va s’endormir pour cent ans et ce seront les artistes qui le réveilleront. »

Eh bien, nous y sommes.

Crédit photo: Dominic Mc Graw

Note : La tournée a été réalisée grâce à la participation de la Ville de Rouyn-Noranda et au soutien du Petit Théâtre du Vieux Noranda. Merci à Félix B. Desfossés pour la recherche.

Chasser le moment : le FME dans la mire de Christian Leduc

Un texte de Maude Labrecque-Denis, avec une photo de couverture de Dominic Mc Graw

Depuis 15 ans, il passe de show en show, se glisse à travers la foule, guidé par la lumière, pour reconstruire en fragments un festival qui ne se laisse pas dompter si facilement. Rencontre avec le photographe Christian Leduc.

On va commencer avec la grande question : c’est quoi pour toi le FME?

CL : Ça représente des moments. Nous on peut aller partout, les accès restreints et les shows cachés on peut y aller. De mon point de vue à moi, oui c’est les artistes qui font le festival, mais sans public y’a rien! Y’a pas de de spectacle!

Photo prise par Dominic Mc Graw, membre de l’équipe de photographes du FME

Tout ce rapport-là communauté/festival, c’est pas l’organisation qui se sont dit  « on va faire un festival chaleureux », je pense que ça s’est fait naturellement. Tous les visiteurs le disent qu’ici ils se sentent bien accueillis, on aime ça recevoir le monde. Sérieusement, je trouve que le public est assez exceptionnel, qu’il apprécie beaucoup.

C’est vrai que la vibe est bonne.

CL : T’es là pis tu cherches un spot pour prendre une photo mais la salle est pleine à craquer. Même après toutes ces années-là, je me sens gêné de ça. Je m’excuse tout le temps. J’me promène avec mes kodaks, chui gros pis je prends de la place. Tu peux pas accoter l’appareil sur la tête de quelqu’un, tu fais un clic pis ça pop dans ses oreilles… mais des fois, le monde te voient aller alors ils te font un signe, ils te laissent la place!

Photo prise par Louis Jalbert, membre de l’équipe de photographes du FME

Tu veux vraiment pas déranger…

CL : Je fais toujours attention pour respecter le public, parce que eux ils ont payé pour voir le spectacle. Tu fais une job où tu as besoin de faire des photos, mais tu n’as pas à prendre la place du spectateur ou à déranger le spectateur. J’en ai vu des photographes dans des shows qui se plantent à une place, ils restent là tout le long. Le monde sont tous assis pis lui il est debout en avant de toi… non, ça marche pas. Faut avoir cette sensibilité là pour rendre l’expérience de tout le monde agréable. Moi, ce qui me turn off le plus, c’est de voir 50 kodak à la même place, au même show. Je prends un téléobjectif pis je m’en vas pas dans ce bunch de monde-là. Cet espèce de sentiment-là de… je veux pas être une nuisance en fait. Je veux faire ma job, mais je veux être effacé.

Photo prise par Louis Jalbert, membre de l’équipe de photographes du FME

Qu’est-ce que tu recherches quand tu arrives dans une salle?

CL : En premier, je regarde la lumière disponible, parce que dans les petites salles il n’y a pas trop de lumière. Si l’artiste n’est pas trop éclairé mais qu’il y a une fenêtre pas loin… tu t’arranges juste pour pas être trop à contre-jour. Ça peut être beau un contre-jour, mais si tu veux voir la face de l’artiste, si tu veux voir le public, tu peux pas faire juste des close-up du chanteur. Pour le festival, c’est important de montrer la quantité de gens qui sont là et qui apprécient le spectacle. Des fois, c’est bon de prendre des plans larges, des plans de groupe, des fois juste la foule. Ou bien des petits détails. Il y a quelqu’un qui écoute le show et qui a son bock FME, tu vas faire un close-up sur le bock pis tu sens qu’il y a quelque chose qui se passe en arrière sur la scène. Ça fait des shots du genre « ah oui, ça c’est l’année du bock rose! »

Il y a aussi le côté  « 7e rue ». Le monde se pointe là même s’il n’y a pas de spectacle parce qu’il y a des activités, des maquillages pour enfants, il y a un DJ. C’est vraiment le fun, tu te promènes, la rue est barrée, tu prends une petite bière, tu vas jaser avec le monde… c’est relax, ils font juste chiller. Il y a des chiens qui sont là, avec un carosse à bébé… shot anodine, mais ça montre que le monde sont là, qu’il se passe de quoi.

Photo prise par Christian Leduc

Est-ce que tu es libre de ce que tu prends en photo?

CL : On est libres dans le choix de ce qu’on prend sur place. C’est notre vision, ça reste qu’on signe la photo faque si tu fais une photo de marde c’est ton nom qui est là pareil! C’est sûr qu’on cherche tout le temps un peu la petite magie qui va arriver, mais on peut pas tout le temps attendre ça justement à cause de la quantité de shows. On a la consigne de prendre en photo tous les shows, un moment donné faut livrer nos photos.

Le FME a une façon particulière de fonctionner; on est engagés par le festival, pis on « donne » nos photos. Elles sont au FME, pis tous les journalistes qui assistent aux spectacles et qui veulent faire un article peuvent aller voir dans la banque de photos. Elles servent à la promotion du festival, aux critiques, alors c’est super important pour nous, avant de quitter le soir, d’avoir mis toutes les photos de la journée. S’il y a un journaliste qui arrive, il veut une photo mais elle n’est pas rentrée parce qu’on est parti se coucher, ça se peut qu’on aie un petit texto!

Ça arrive aussi des fois que tu pognes un artiste « viens-tu faire un petit shooting? » Souvent, les agents aussi vont avoir les mots de passe des galeries, ils vont pouvoir les récupérer. Des fois, on peut revendre des photos à  un média, mais c’est pas ça le but. On est déjà payés pour le faire, pis c’est une job qui est quand même assez le fun.

Photo prise par Christian Leduc

Depuis les années, quelles sont tes photos préférées, celles où tu te dis « ah oui, là il se passe quelque chose »?

Des fois, ça arrive qu’on tombe sur un moment magique. Je pense au show de Pat Watson où ils avaient apporté un piano sur la track de chemin de fer… ça c’était vraiment particulier. Pour moi, ces shots-là, elles représentent vraiment le FME : une gang qui se réunissent pour tripper ensemble, pour chiller. L’esprit de communauté.