Tous les articles par Myriam Charconnet

OBJET FRAGILE

Par Antoine Charbonneau-Demers

La personne que je cherche agonisait à Mont-Tremblant. C’était un homme, mais je n’ai pas vu son visage, seulement l’espace entre la fin de son pantalon et le début de sa chaussure, cet espace qu’on appelle la cheville, mais que j’aurais appelé « roche » ou encore « flétrissure », recouvert de peau floconneuse. Une cheville dans l’embrasure de la porte des toilettes. Mon amie s’est écriée : « Oh mon Dieu, on voit sa cheville ! », mais on ne s’écrirait rien devant une cheville normale, telle qu’on en connaît.

Nous arrêtons à Mont-Tremblant pour faire le plein d’essence et utiliser les toilettes. On nous donne la clé. « La première porte sur le bord. »

On déverrouille la première porte sur le bord, mais derrière la deuxième porte sur le bord, on aurait dit que quelqu’un était prisonnier alors que la clé était dans la serrure, à l’extérieur. On n’a rien fait. J’ai fait pipi, mon amie aussi. Mais quand on est sortis, nos deux autres amies s’inquiétaient. Quelqu’un shake la porte, quelqu’un est embarré.

Mon autre amie est médecin, elle ouvre la porte. Un homme est couché par terre. On se dit : wow, quelle chance qu’il tombe sur une médecin. Elle lui pose des questions sans arrêt. « Avez-vous pris des médicaments ? Non ? Êtes-vous sûr ? Vous semblez un peu confus. Avez-vous pris de la morphine ? » sans lui donner de choix de réponse, et je pense tout de suite au livre de tests Réussir dans la vie que je garde dans mon sac. L’état de santé de l’homme m’importe peu, je cherche juste à savoir s’il est celui que je cherche, celui qui a complété les tests mis au point en 1989. J’ai envie de tendre le livre à mon amie, qu’elle lui pose ces questions-là plutôt que les siennes. Qu’elle lui donne des choix de réponse. Je ne veux pas savoir il est couché là depuis combien de temps, s’il a pris des médicaments, s’il a des pincements au cœur. Ce que je veux savoir :

 

Vous considérez votre corps comme :

☐ a – un instrument, sans plus,

☐ b – une machine de précision dont vous prenez soin,

☐ c – vous préférez ne pas y penser,

☑ d – un objet fragile à manier avec précaution.

 

Mon amie ne l’aide pas à se relever. Il faut le manier avec précaution. C’est peut-être donc lui. Je l’appellerais donc Objet Fragile, comme dans la réponse cochée dans le livre. Il a dit qu’il avait des douleurs à la poitrine. On ne voit toujours rien. Mon amie pense qu’il faudrait appeler l’ambulance. Je vais chercher l’employée de la station-service. Cette femme a une dure journée. Je voudrais qu’elle réponde, elle aussi, à une petite question. « Si votre job ne vous plaît plus… » ou encore « Une bonne fée vous propose d’être douée d’une des qualités suivantes. Laquelle choisissez-vous ? »

Mais je ne veux pas la déranger, elle appelle l’ambulance. On n’entend plus Objet Fragile. On dirait qu’il ne répond plus.

— Depuis quand vous êtes couché là, Monsieur ?

— Autobus.

Autobus. Il était dans l’autobus pour aller au FME, ils ont fait un arrêt à Mont-Tremblant. L’autobus est encore là qui l’attend.

Au moment où on se demande par où l’ambulance arrivera, qu’on s’arrange pour qu’elle nous voie, l’autobus décolle sans Objet Fragile et j’éprouve comme une grande pitié.

— L’autobus et parti sans lui !

— Mais oui, mais il s’en va à l’hôpital, cet homme-là, il s’en va pas en autobus.

— Ben oui, je le sais ben.

Et ensuite, avec mon amie, on s’obstine à savoir si les ambulances sont rouges ou jaunes. Jaunes, j’avais raison.

Les ambulanciers sont trop calmes. Je leur poserais bien quelques questions à choix de réponse, qu’ils se reconnectent à leurs émotions. Je leur dirais bien d’être doux avec Objet Fragile parce qu’en 1989, quand il a répondu aux tests psychologiques de Réussir sa vie, il considérait déjà qu’il fallait manier son corps avec précaution. Pensez-vous qu’il va pouvoir aller au FME ? S’il n’y va pas, est-ce qu’on pourrait racheter son billet pour Milk & Bone ?

 

Mon amie médecin pense que c’était peut-être un infarctus, quelque chose comme ça. Elle ne sait pas.

Objet Fragile est peut-être mort, maintenant. A-t-il réussi sa vie ? A-t-il réussi à « remodeler cette image que les autres se font de vous ? »

Image que je me fais de lui : Objet Fragile, un homme dont je n’ai vu que la cheville en putréfaction, un homme qui allait au FME en autobus voyageur et qui est mort d’un infarctus en chemin vers l’hôpital parce qu’on ne l’a pas manié avec assez de précaution.

Réussir sa vie, finalement, me rappelle qu’on meurt peu importe les questions auxquelles on répond, les cases qu’on coche et les déductions.

On pourrait mettre l’homme dans une boîte, écrire dessus « Objet Fragile » et l’envoyer à Rouyn avec les instruments des musiciens identifiés « Objet Fragile ». Un drum, une guitare, un cadavre.

Bon FME.

Moment magique avec Karkwatson

Par Étienne Lefebvre-Guimont, membre de l’Escouade bohémienne spécial FME

De la fusion entre le groupe Karkwa et Patrick Watson est né le composite Karkwatson, ressuscité le temps d’une seconde vie lors de deux représentations au FME. Cette union avait d’abord été présentée à une époque où Karkwa et Patrick Watson étaient à leur zénith au Québec. De retour dix ans plus tard, les attentes du public étaient grandes, et manifestement palpables dans la salle de l’Agora des Arts, là où formation éphémère s’est produite le vendredi et le samedi soir.

Qualifié de « concert d’exception » par le monde journalistique et artistique de l’époque, Karkwatson avait bien des raisons d’être attendu; la réussite de la formation culte Karkwa sur la scène artistique québécoise et le sentiment de vide laissé par son absence, le succès de la carrière solo de Louis-Jean Cormier et la réputation de Patrick Watson de donner des concerts d’une grande qualité en sont quelques exemples. Beaucoup d’attentes, donc, chez les nostalgiques d’un passé pourtant pas si lointain.

Le groupe est arrivé sur scène samedi en s’étant promis de jouer plus tranquillement que la veille. Mais la rencontre des deux entités artistiques, trop attendue, trop importante et symbolique, ne pouvait se permettre d’être seulement un show « plus tranquille ». L’impatience positive de la foule, son désir d’avoir quelque chose de riche et d’intense, était palpable par tous et chacun. Ce sentiment aura eu raison du vœu pieux exprimé par Cormier.

Les compositions rock du groupe Karkwa ont fusionné avec celles de Watson, plus douces et planantes. Le résultat était sublime; l’interprétation des chanson Into Giants et de Marie tu pleures, qui a animé le public qui entonnait les paroles, ou encore celle de Hearts et ses rythmes dansants, ont su entraîner les festivaliers. La magie a opéré

Les compositions instrumentales et l’énergie dégagée par la complicité volontaire des membres de Karkwa avec Patrick Watson a été ressentie dans la salle et chez les festivaliers, qui n’ont d’ailleurs pas hésité à reprendre certains airs musicaux sous les manière bon enfant de Patrick Watson. En fin de spectacle, Watson s’en est d’ailleurs donné à cœur joie en entraînant la foule dans des exercices de vocalises loufoques.

La qualité musicale riche de sens et d’émotions a été au rendez-vous, et le temps passé à écouter Karkwatson s’est écoulé avec une rapidité qui n’a d’égale que la qualité sonore de cette rencontre particulière. Véritable  tour  de  force de la part du FME, la seconde rencontre de leurs univers respectifs s’est voulue résolument réussie.